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Pigment bleu outremer - Emmanuel Luc ©

bleu outremer

invariable. Bleu profond et sombre, tirant sur le violet.

Fait partie du champ chromatique bleu.

 RGBFidélitéTeinteSaturationLuminosité
2B009A**256°54%8%
Forme(s)bleu outremer
Typenom de couleur
Accordinvariable
Étymologielatin ûltra - mare : au-delà - mer
Domaine-
Style-
Champ chr.bleu
Sites à voirLes bleus outremer et Les outremers (famille de pigments) sur Dotapea.com

© Michèle Laverdac et Emmanuel Luc pour Dotapea.com

Outremer

outremer d'instant agglutiné,

étendue de particules
à l'horizon de la toile
à l'embrasure du soleil.

L'outremer, couleur profonde, semble propice à émerveiller les artistes, ici la peintre Michèle Laverdac. Mais plus qu'un autre pigment, il est lui-même le produit d'une sorte de magie.

1826, Lyon, laboratoire de Jean-Baptiste Guimet, chimiste et industriel.

Une substance s'élabore en cuisant dans un four. Sur un cahier, des notes sont jetées, presque semblables aux formules d'un potier ou d'un verrier (voir le cahier de laboratoire du chimiste sur le site du CNUM-CNAM). Vers le bas de page, ces mots : "on obtient un assez beau bleu". Guimet est en train de réaliser un rêve vieux de vingt-quatre siècles ! Un rêve véritablement alchimique, nous allons découvrir en quoi.

A Tübingen, en Allemagne, Christian Gottlob Gmelin, professeur de chimie, a presque trouvé lui aussi la formule et le procédé qui permettent de créer avec un four, un peu d'argile, de la soude caustique, du soufre et du charbon, une substance mythique que beaucoup, en Europe, cherchent à synthétiser depuis que la Société d'Encouragement pour l'Industrie Nationale a créé un concours en 1824. Cette substance, c'est le lapis-lazuli ou outremer. Pas une imitation, mais LE lapis-lazuli !

Cette histoire commence réellement dans les montagnes d’Afghanistan, vers 6000 BC – excusez du peu ! -, alors que la pierre semi-précieuse dont on exploite déjà les gisements commence à se répandre doucement à dos de chameau au long des pistes commerciales. Là, de montagnes en déserts, sa valeur s'accroît avec les kilomètres. Au Moyen-Orient, en Egypte, elle coûte plus cher que l'or. C'est précisément en Egypte, vers le VIème siècle BC, que la première imitation est réalisée. C’est le bleu d'Egypte, peut-être la première imitation d'une couleur qui fut réalisée dans l'histoire humaine. Il s'agissait d'ailleurs déjà d'un procédé réellement complexe qui reste encore mystérieux de nos jours, puisque l'industrie contemporaine n'a pu réaliser qu'une synthèse (presque une imitation) de cette imitation vénérable.

Seuls les peintres afghans peuvent se permettre à l'époque (à partir du Vème siècle BC) de broyer l'authentique gemme parce qu'ils l'ont littéralement sous la main. Cette pratique est également une première dans l'histoire de l'art. Elle sera étendue à la malachite et à la turquoise dont la zone d'extraction est également l'Asie centrale.

Vers la fin du Moyen-Âge, le lapis teinte la robe de la Vierge, mais la couleur bleue résonne encore des cris de terreur des légions romaines devant les guerriers celto-germaniques au torse et au visage enduits de guède, un bleu froid et surnaturel, lui aussi, que les soldats latins n'ont jamais vu de leur vie. Après cette débandade mémorable, la "peur bleue" eut la vie dure. Mais passé quelques siècles, le lapis devient un placement. Les commanditaires de tableaux précisent souvent aux peintres la quantité de pierre bleue broyée qu'ils devront utiliser. Elle détermine la valeur intrinsèque de l’œuvre.

Durant cette interminable période, quelques progrès se font dans le domaine du broyage. Celui-ci est de plus en plus fin. Le lapis y perd grandement : les brillances et iridescences dues aux imperfections du procédé disparaissent.

Au XVIIIème siècle, le bleu sort vraiment de l'ombre. C'est le génial Goethe lui-même qui, très porté sur la chimie et l'alchimie, s'intéresse le premier en 1787 aux dépôts qui se forment sur les parois des fours à chaux de la région de Palerme, en Sicile. Ironie de l'histoire : il suggère l'utilisation de cette couleur comme substitut du lapis pour la peinture décorative, mais il ignore que ce qu'il a devant les yeux n'est rien d'autre qu'une variété de lapis ! Il ne dispose donc pas des informations nécessaires pour décrire un procédé de fabrication.

Il faudra attendre 1806, quatre ans après l'invention du coûteux bleu de cobalt (qui fut aussi l'objet d'un concours national), pour que Désormes et Clément fournissent au monde la clé de l'énigme en décrivant précisément la composition du lapis-lazuli : (Na,Ca) Al, Si, O, SO, un thiosulfate d'aluminosilicate de sodium. Seuls Vauquelin, Guimet, Gmelin lisent vraiment leurs travaux. Vauquelin comprend en 1814 qu'un prélèvement effectué dans un four des verreries Saint-Gobain est chimiquement analogue au lapis-lazuli.

Silicium, aluminium, sodium, calcium et soufre sont des éléments très courants, mais encore faut-il les assembler et c'est une véritable course qui s'engage. Tout le monde est conscient en Europe de l'importance majeure de la découverte du procédé. A l'époque, l'enjeu est international. L'Amérique produit de l'indigo à bas prix. La valeur de l'isatis tinctoria européenne est en chute libre alors que le bleu est déjà en train de devenir la couleur la plus adulée du public après deux mille ans de rejet. Quand on considère l'importance de l'industrie textile à cette époque, on comprend la dimension capitale des affaires dont il était question.

C'est en 1828 que nos deux chercheurs avisés fixent le procédé. Gmelin manque à un mois près d'avoir la primeur de la découverte, mais il fera quand même fabriquer industriellement sa version de l'outremer. Celle-ci, moins froide que celle du Français, sera progressivement oubliée.

Guimet, déjà riche industriel, crée une usine à Fleurieux sur Saône où s’élaborent des variantes plus ou moins sulfurées, plus ou moins chaudes, de son aluminosilicate de sodium polysulfuré. Il mourra dans cette ville en 1871. Sa fortune devenue colossale permettra à son fils Emile de constituer une extraordinaire collection d’œuvres d'art asiatiques et antiques, puis une très célèbre institution de dimension internationale, le Musée Guimet (Paris, 1885). N'était-ce pas un juste retour des choses, un hommage naturel ? La France ne devait-elle pas cette réussite industrielle au travail et au bon goût des Afghans, au courage des caravaniers asiatiques ? Goethe, Désormes, Clément, Vauquelin, Gmelin et Guimet n’ont-ils pas été inspirés par une très ancienne et lointaine attirance déjà partagée par le monde antique, pour une pierre vraiment pas ordinaire, extraite dans les hautes vallées du Badakhshan, le Pamir afghan, à trois ou quatre cents kilomètres tout au plus des sources de l’Indus ?

Reste de cette histoire exceptionnelle que le pigment ou la couleur que nous trouvons à prix modéré dans le commerce sous l'intitulé "bleu outremer" est bien une variété de lapis-lazuli fabriquée dans des fours suivant des procédés que les Egyptiens auraient certainement admirés, grâce à quelques chimistes qu'ils auraient probablement acclamés.

Alors, l'outremer mérite l'admiration que Michèle lui porte, n'est-ce pas ?

De nombreux mots de la fiche (noms de couleurs, qualificatifs) sont cliquables et renvoient aux entrées correspondantes.
Ils ne sont pas soulignés pour ne pas alourdir l'affichage.
Les échantillons de couleur présentent des teintes approximatives, et ne sont donnés qu'à titre indicatif.
http://pourpre.com21 Novembre 2012
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